Vendredi 13 août. Déjà. Comme un automate je m’apprête à prendre le bus pour le centre-ville, pour la dernière journée de cours, la dernière. Je jette un coup d’oeil à mes affaires éparpillées dans la chambre : “Il faudra trouver un moment pour faire la valise”, me dis-je. La froideur de l’énonciation de ma pensée m’étonne moi-même. Arrivée à l’école, je m’enquiers de mon certificat auprès du secrétariat. Le formulaire d’appréciation rempli, le précieux papier m’est remis. Aucune émotion lorsque je parcours brièvement les résultats, juste peut-être un bref sourire à la lecture du commentaire de mon professeur et une once de fierté au vue des notes excellentes qui figurent sur le rapport. Quoique, peut-être est-ce d’avantage de l’incrédulité. Qu’importe. A la pause, je contrôle l’heure de mon transfert pour l’aéroport. Personne n’a vraiment l’air d’être au courant de la chose. Qu’importe. Une boule me saisit au ventre. “Je vais partir”, me dis-je. Cela relève plus de la mise en scène que d’un véritable sentiment. Pourtant.
Les cours s’achèvent, il me faut par politesse saluer le professeur qui depuis lundi a remplacé le précédent que j’appréciais tant et qui, par sa médiocrité, a su relever les qualités du premier. La politesse forcée se sent aussi chez le vis-à-vis. Plus longs, plus sincères probablement aussi, les adieux aux camardes de classe. Les reverrai-je seulement un jour ? Où cela ? Chez eux en Pologne, Russie, Suède, France, Allemagne, Autriche ou Vénézuela ? Chez moi ? Quand ? Puis le bus me ramène “chez moi”, juste le temps de manger quelque chose avant de repartir au centre-ville.
Après le souper coréen et la nuit des étoiles d’hier, ce soir ce sera la “Game night” chez Harry’s, le café international. Il pleut dru lorsque j’arrive devant la porte de la salle. Comme à son habitude l’équipe de jeunes chrétiens qui animent l’établissement m’accueille chaleureusement. Les “autres” ne sont pas encore là. Viendront-ils ? Est-ce si important ? Après tout, cela ne représente que quelques heures de plus à passer ensemble ; cela ne fait en somme que prolonger le départ. Quelques minutes plus tard, “ils” arrivent et les rires dissipent rapidement la morosité créée tant par la météo que par les circonstances.
Les aiguilles tournent, vite, trop vite, beaucoup trop vite. C’est déjà l’heure du dernier bus, l’heure de se remémorer ce fameux air : “For auld lang syne, my dear…”. Et les yeux pleins de reconnaissance étoilée, je prends pour la dernière fois le “City 2″ à destination de “Chesterton”. Le chauffeur semble dans son salut tout comprendre.
Le lendemain matin, de bonne heure, il me faut préparer mes bagages et trouver, sans balance, le savant équilibre entre la valise et le bagage à main, tenant compte des nombreux livres acquis au cours de mon séjour. Le verdict de l’aéroport sera satisfaisant : 18.5 kg pour la valise. Le bagage à main détruit mon épaule, mais qu’importe. Je pars. Voilà tout ce qui importe. Je quitte cette ville devenue si familière, je quitte mes habitudes, mes amis. Pourquoi ne pas rester quelques instants de plus ? Pourquoi ne pas reporter mon retour ? Après tout je ne recommence mes cours que le 23 août… Mais non, il faut partir, se plier pour une fois aux circonstances, laisser Cambridge et ses colleges, son atmosphère si amicale, son temps changeant, plus radieux qu’espéré, ses parcs, sa langue. Quand donc la reverrai-je ? En décembre, si l’un des colleges consent à m’accorder une chance de venir étudier dans cette fameuse université. Autrement… Je pars. Et il me semble que les gouttes de pluie tracent ces vers sur les vitres de la voiture qui m’emmène malgré moi à Luton Airport :
Partir, c’est mourir un peu,
C’est mourir à ce qu’on aime :
On laisse un peu de soi-même
En toute heure et dans tout lieu.
C’est toujours le deuil d’un vœu,
Le dernier vers d’un poème ;
Partir, c’est mourir un peu,
C’est mourir à ce qu’on aime.
Et l’on part, et c’est un jeu,
Et jusqu’à l’adieu suprême
C’est son âme que l’on sème,
Que l’on sème à chaque adieu :
Partir, c’est mourir un peu…
Edmond Haraucourt, Rondel de l’Adieu

Après avoir laissé aux éternels retardataires le temps de savourer un repas quelque peu tardif, le bus enfin au complet prend le large. Sur les panneaux que nous suivons bientôt seule subsiste cette indication :
Peu à peu, le bus ralentit et ses occupants sortent de leurs rêvasseries. “Durham” annonce notre chauffeur. L’heure de la pause de midi a sonné. Deux heures et demi nous sont données pour découvrir la troisième plus ancienne ville universitaire d’Angleterre, célèbre pour sa magnifique cathédrale et son château. Touristes modèles, nos pas s’y dirigent.
Sur ce, nous profitons de l’heure qui nous reste pour une petite promenade qui nous emmène dans un bois fort charmant au bord de la rivière, avec une vue splendide sur la colline sur laquelle repose la cathédrale. Celle-ci apparaît alors dans toute sa majesté, véritablement grandiose. Mais déjà l’heure tourne et il nous faut retourner à notre transport, à l’autre extrémité de la cité. Au crépuscule, nous serons de retour à Cambridge, déjà.
Un instant plus tard, nous sortons de la ville pour grimper sur les crags, ces collines rocheuses qui entourent la ville et donnent l’impression d’être en plein cœur de l’Ecosse, bien loin de la civilisation. L’”escapade” achevée nous replongeons dans la ville et nous arrêtons au pied du château. Edimbourg vibre au son des cornemuses qui se sont rassemblées ce week-end. Quelle meilleure occasion pour découvrir le charme de cet instrument qu’un festival qui lui est consacré ? Chaque instrumentiste porte fièrement son uniforme, se prêtant gaiement au jeu des photographies avec les touristes asiatiques subjugués.
A la sortie de ce puits de science, le temps se révèle radieux et nous pousse à grimper sur une autre colline d’Edimbourg sur laquelle trône une copie inachevée du Parthénon d’Athènes. Rome et ses sept collines, Athènes et son Acropole, Edimbourg veut visiblement transmettre une image de ville culturelle… L’endroit est splendide, relaxant, si loin de l’agitation de la ville. Pour la première fois de la journée, nous n’entendons plus le son des cornemuses. Dans le lointain se profile la prochaine étape de notre après-midi : la mer !
Décidés à profiter d’un beau temps dont on ne sait jusqu’à quand il durera, nous montons dans le premier bus qui prend vaguement la direction de la mer. Les paysages défilent, zones commerciales, zones résidentielles, tout est bien rangé, bien classé. Soudain, la mer se révèle à nos yeux. Rapidement, sans vraiment savoir où nous sommes, nous appuyons sur le bouton “stop” et descendons. Quelques minutes de promenade plus tard, le sable remplace le goudron. La vue est imprenable : pourquoi faut-il que mon appareil photo m’ait abandonnée au sommet de l’”Acropole” ? Les touristes sont bien rares, les autochtones aussi, même si l’on en voit quelques-uns, se baignant dans l’eau glacée de la mer du Nord. Après avoir, comme il se doit, ramassé quelques coquillages et profité de marcher une heure dans le sable, nous retournons au centre ville, cette fois-ci pour explorer la “nouvelle ville”, suivant un circuit que l’un de nos professeurs nous a conseillé.





La journée avant le départ a été un temps de lutte. Au soir, à partir du café Harry’s, le ciel s’est ouvert. Les sentiments se sont déliés pour aboutir à un départ de Cambridge mature.
Merci, Hélène
Merci, chère Hélène, de m’avoir fait voyager ainsi depuis un mois, avec tes yeux et surtout avec ton coeur. “Partir, c’est mourir un peu” c’est vrai, “on laisse un peu de soi-même”, c’est vrai aussi, mais pour retrouver d’autres réalités, peut-être encore plus belles. C’est ça, LA VIE ! Va, ma chère…
quelle belle conclusion, toute en poésie !! Ce séjour a été un temps fort sur beaucoup de plans et une belle expérience dans ta jeune vie !! Je te souhaite de pouvoir réaliser un de tes rêves : celui d’avoir la chance d’étudier dans cette université . Alors, bonne route pour la suite!! Bisous
Et voila un mois d’aventure qui s’achève. Ce fut en tout cas un réel plaisir de te suivre à travers ton blog.
Je te souhaite une bonne continuation et une réussite dans tout ce que tu va entreprendre.
Vraiment très émouvants le poème.
Fernweh…
Un grand merci à vous tous qui m’avez lue, soutenue et fait part de vos appréciations, tant par commentaires que mails ou de vive voix : c’est ce qui a donné tout son charme à cette aventure faites de paysages et de mots