14.08.2010 (dernier article)
Ce n'est qu'un au revoir...
Vendredi 13 août. Déjà. Comme un automate je m'apprête à prendre le bus pour le centre-ville, pour la dernière journée de cours, la dernière. Je jette un coup d'oeil à mes affaires éparpillées dans la chambre : "Il faudra trouver un moment pour faire la valise", me dis-je. La froideur de l'énonciation de ma pensée m'étonne moi-même. Arrivée à l'école, je m'enquiers de mon certificat auprès du secrétariat. Le formulaire d'appréciation rempli, le précieux papier m'est remis. Aucune émotion lorsque je parcours brièvement les résultats, juste peut-être un bref sourire à la lecture du commentaire de mon professeur et une once de fierté au vue des notes excellentes qui figurent sur le rapport. Quoique, peut-être est-ce d'avantage de l'incrédulité. Qu'importe. A la pause, je contrôle l'heure de mon transfert pour l'aéroport. Personne n'a vraiment l'air d'être au courant de la chose. Qu'importe. Une boule me saisit au ventre. "Je vais partir", me dis-je. Cela relève plus de la mise en scène que d'un véritable sentiment. Pourtant.
Les cours s'achèvent, il me faut par politesse saluer le professeur qui depuis lundi a remplacé le précédent que j'appréciais tant et qui, par sa médiocrité, a su relever les qualités du premier. La politesse forcée se sent aussi chez le vis-à-vis. Plus longs, plus sincères probablement aussi, les adieux aux camardes de classe. Les reverrai-je seulement un jour ? Où cela ? Chez eux en Pologne, Russie, Suède, France, Allemagne, Autriche ou Vénézuela ? Chez moi ? Quand ? Puis le bus me ramène "chez moi", juste le temps de manger quelque chose avant de repartir au centre-ville.
Après le souper coréen et la nuit des étoiles d'hier, ce soir ce sera la "Game night" chez Harry's, le café international. Il pleut dru lorsque j'arrive devant la porte de la salle. Comme à son habitude l'équipe de jeunes chrétiens qui animent l'établissement m'accueille chaleureusement. Les "autres" ne sont pas encore là. Viendront-ils ? Est-ce si important ? Après tout, cela ne représente que quelques heures de plus à passer ensemble ; cela ne fait en somme que prolonger le départ. Quelques minutes plus tard, "ils" arrivent et les rires dissipent rapidement la morosité créée tant par la météo que par les circonstances. Les aiguilles tournent, vite, trop vite, beaucoup trop vite. C'est déjà l'heure du dernier bus, l'heure de se remémorer ce fameux air : "For auld lang syne, my dear...". Et les yeux pleins de reconnaissance étoilée, je prends pour la dernière fois le "City 2" à destination de "Chesterton". Le chauffeur semble dans son salut tout comprendre.
Le lendemain matin, de bonne heure, il me faut préparer mes bagages et trouver, sans balance, le savant équilibre entre la valise et le bagage à main, tenant compte des nombreux livres acquis au cours de mon séjour. Le verdict de l'aéroport sera satisfaisant : 18.5 kg pour la valise. Le bagage à main détruit mon épaule, mais qu'importe. Je pars. Voilà tout ce qui importe. Je quitte cette ville devenue si familière, je quitte mes habitudes, mes amis. Pourquoi ne pas rester quelques instants de plus ? Pourquoi ne pas reporter mon retour ? Après tout je ne recommence mes cours que le 23 août... Mais non, il faut partir, se plier pour une fois aux circonstances, laisser Cambridge et ses colleges, son atmosphère si amicale, son temps changeant, plus radieux qu'espéré, ses parcs, sa langue. Quand donc la reverrai-je ? En décembre, si l'un des colleges consent à m'accorder une chance de venir étudier dans cette fameuse université. Autrement... Je pars. Et il me semble que les gouttes de pluie tracent ces vers sur les vitres de la voiture qui m'emmène malgré moi à Luton Airport :
Partir, c’est mourir un peu,
C’est mourir à ce qu’on aime :
On laisse un peu de soi-même
En toute heure et dans tout lieu.
C’est toujours le deuil d’un vœu,
Le dernier vers d’un poème ;
Partir, c’est mourir un peu,
C’est mourir à ce qu’on aime.
Et l’on part, et c’est un jeu,
Et jusqu’à l’adieu suprême
C’est son âme que l’on sème,
Que l’on sème à chaque adieu :
Partir, c’est mourir un peu...
Edmond Haraucourt, Rondel de l'Adieu
Voir son blog!